Petites victoires pour grands espoirs #3

 

Dernière partie d’un article à rallonge. Après avoir parlé des grandes victoires physiques puis des grandes victoires d’adaptation, attaquons nous aux petites victoires quotidiennes. Car ce n’est pas parce que nous quittons le centre de rééducation que la rééducation en elle-même se termine pour autant. C’est comme dans le sport : à pratiquer, nous nous perfectionnons.

 

Parce qu’à passer tous les jours du fauteuil manuel au fauteuil de douche, à entrer et sortir d’une voiture tous les quatre matins, à faire sa cuisine midi et soir et tant d’autres choses encore, les gestes se font peu à peu plus « habituels » donc plus précis et rapides. Ainsi, nous atteignons de petits objectifs qui n’ont de réelle signification que pour nous : nous repoussons nos records de rapidité, de capacité de précision… Et puis parfois, à force d’essayer et d’apprivoiser notre corps pas banal, nous arrivons à de nouvelles choses que nous ne faisions pas avant.

 

oh yeah

 

Et c’est génial. Seulement voilà, ces petites victoires là ne sont pas évidentes à partager ou à faire passer. C’est à la fois frustrant pour nous et frustrant pour notre entourage. En effet, si nous leur disons « Tu te rends compte, hier j’ai réussi à prendre ma douche en quize minutes, transferts compris ! » ils vont vaguement comprendre à notre enthousiasme que c’est une bonne chose mais ça restera un concept assez flou. Déjà parce qu’ils n’ont pas toujours un point de comparaison (d’autres personnes en situation de handicap par exemple) mais aussi parce qu’ils oublient les faiblesses que nous pouvons avoir s’ils ne les voient pas (autrement dit, ils oublient les difficultés d’une douche dans le cas présent, puisqu’ils ne sont pas là pour les constater)

 

Il y a un mois, je me suis attachée les cheveux. Rien de foufou là dedans n’est-ce pas ? Aucun intérêt réel non plus ? Pas tout à fait. Bien oui, à la base, je suis tétraplégique vous vous souvenez ? Incomplète certes, mais tétraplégique quand même donc des mains qui ne fonctionnent pas à 100%. Alors, techniquement, cela faisait plus de deux ans que je n’avais eu les cheveux attachés. Et ce n’est pas quelqu’un qui me l’a fait non, c’est moi. Avec mes mains maladroites et ma patience lunatique. Bon, faut pas rêver non plus, pas assez de force pour les élastiques, pas assez de dextérité pour une grosse pince, mes choix sont limités MAIS. Un pic à cheveux, une baguette ou un crayon, un peu d’entraînement et le tour est (maintenant) joué ! Quel bonheur de ne plus avoir les cheveux dans le visage lorsque j’écris ou que je mange, de les relever lorsque j’ai chaud (d’accord, ça j’en profiterai plus cet été) et de changer un peu de tête avec pas grand chose (tout est relatif bien sûr).

 

Le peu de personnes à qui je l’ai dit n’ont pas eu grande réaction et je ne leur en veux pas : ça n’a rien d’extraordinaire et nous sommes loin du « je remange toute seule » ou du « j’ai un muscle qui refonctionne ». Et puis c’est vrai qu’en fait, elles avaient oublié que c’était un geste que je n’avais plus, qui me manquait. D’ailleurs celles à qui je ne l’ai pas dit n’ont pas plus réagi quand elles m’ont vu la tignasse relevée. Normal. C’est vrai, ce n’est pas existentiel, mais c’est tellement plaisant. Dans ces moments là, j’ai l’impression d’être une enfant qui montre son dessin à sa maîtresse en étant persuadée que c’est une véritable œuvre d’art. Or nous savons tous exactement comment réagit la dite maîtresse :

 

 

Du coup nous ne le disons plus, nous gardons notre joie pour nous, égoïstement peut-être ou par peur de ne pas trouver un sens à l’annoncer plutôt (après tout, est-ce vraiment important ?) Si, nous l’évoquons à des gens qui mesurent ces petites choses là, qui se réjouirons autant que nous parce qu’ils sont passés par là. Ils savent que réussir à enfiler une paire de collant, c’est aussi surprenant qu’une blague Carambar drôle, que ça a demandé autant d’effort, d’entraînement et de concentration.

 

En ce qui me concerne, mes mini-victoires j’en parle à cette amie là, et à l’un de ceux qui s’est occupé de moi au tout début de ma rééducation. Pourquoi le second ? Parce qu’il sait d’où je suis partie et qu’ils peut avoir la fierté de se dire qu’il a bien bossé : tout part de ce qu’à eux tous (kinés, apas, ergos) ils m’ont permis de retrouver, les grandes comme les petites avancées. Ce n’est pas un manque de considération ou de confiance envers les autres personnes qui nous entourent, mais c’est une façon d’éviter la frustration d’un côté comme de l’autre. Et parce que malgré tout, appeler quelqu’un pour s’extasier du fait qu’aujourd’hui, on a réussi à mettre son drap housse tout seul et bien ça nous paraît un tout petit peu ridicule, même si l’on sait ce que ça implique. Voilà. On a plus 8 ans. En fait. Et c’est bien dommage : ça passerait beaucoup mieux.

 

Sans titre-32

 

 

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