Réunion des éclopés (presque) anonymes #1

 

Quand nous nous retrouvons entre nous les patients, les handicapés, les éclopés, appelez-nous comme vous le voudrez, c’est un peu comme les réunions de dérangés passionnés ou les groupes de paroles. Nous ne nous connaissions pas toujours, nous ne savons rien de la vie de celui qui est en face de nous mais nous sommes ensemble parce que quelque part nous avons tous un point commun non négligeable.

 

 

C’est dans cet esprit qu’il y a de cela un ou deux jours, douze personnes se sont retrouvées autour d’une table pour dîner. Deux seulement étaient valides : une jeune étudiante future soignante et une maman de patient. Nous nous comprenions donc tous, et ce même s’il n’y a avait pas deux histoires ou deux cas similaires. Cette soirée m’a offert pas mal de choses à dire car je ne m’étais jamais retrouvée dans ce genre de configuration. En même temps j’aurais dû m’en douter : être différents ensemble amène son lot d’évidences comme celui de surprises.

 

La première chose m’ayant marqué c’est qu’il n’y a pas d’à priori, pas de racisme car finalement nous sommes déjà tous dans la même galère et nous savons que ça suffit largement. À ce dîner, il y a avait de tout : français métropolitains, français des îles, étrangers, blancs, basanés, jeunes, moins jeunes, homos, hétéros, hommes, femmes, riches, pauvres, grands, petits, intellectuels, manuels, de droite, de gauche… Et vous savez quoi ? Ça n’a rien de dangereux. Personne ne s’est entre-tué. Il n’y a pas de jugement. Non, la seule différence que nous retenons les uns des autres, outre celle de caractère, est celle de notre histoire. Et loin de nous diviser, elle nous rassemble. C’est comme s’il n’y a avait plus aucune règle hiérarchique : nous sommes tous au même niveau et nous prenons plaisir à parler de ce qui nous uni car le reste n’est plus que détails.

 

Ensuite j’ai pu confirmer ce que je vous avais déjà évoqué à savoir que nous ne coûtons décidément pas cher (si nous mettons de côté le vanity de médicaments qu’à nous tous nous remplissons aisément) : pour se retrouver autour d’une pizza, pas besoin de beaucoup de mobilier. Une table suffit puisque pour beaucoup, la chaise est fournie avec le bonhomme ! Pour une fois, l’étrangeté n’est pas de retirer la chaise mais plutôt de devoir aller en chercher une…

 

Côté nourriture, les quantités restent assez raisonnable : vous ne le savez peut-être pas, mais tout traitement médicamenteux, ne serait-ce qu’une aspirine ou un efferalgan, est un coupe faim plus ou moins radical. L’avantage pour le repas suivant ou pour une venue imprévue, c’est qu’il y a toujours du rab.

 

Nos sujets de conversations quant à eux, vous vous en doutez, tournent beaucoup autour de la rééducation mais pas de nos cas tels quel ! Non, non, viennent plutôt sur le tapis les potins des soignants, la qualité de « la cantine », les nouveautés et avancées technologiques/thérapeutiques/scientifiques, les petites joies ou les petites contrariétés mais finalement nous parlons assez peu de notre « grand malheur ». Nous abordons rapidement notre histoire mais jamais de façon dramatique, au contraire.Nous pouvons nous permettre entre nous des blagues qui ne feront certainement rire que nous, un peu à la façon des expressions détournées dont je vous parle ici et ici. Nous en arrivons même à comparer nos accidents ou nos tares. C’est sûr qu’avoir un accident de surf, c’est plus classe que de glisser sur une plaque de verglas… C’est bon de tant rire de ce qui habituellement nous met le vague à l’âme au point de nous désespérer.

 

À y réfléchir, pas une seule fois dans la soirée je me suis sentie gênée d’avoir des mains qui manquent de précision, je n’ai jamais eu à m’excuser parce que j’étais en fauteuil (ce qui entraîne parfois quelques soucis : rouler sur un pied ou heurter le mobilier par exemple) je n’ai pas hésité à sortir de table plusieurs fois pour aller donner un coup de main, je n’ai pas eu l’impression de dépareiller des autres, encore moins d’être dépendante de qui que ce soit et je ne me suis posé aucune question pratique au moment de débarrasser la table ou de faire la vaisselle.

 

C’est d’ailleurs une fois arrivés aux corvées que cela m’a sauté aux yeux : nous nous complétons ! Évidemment, comment ne pas y avoir pensé avant ? Si l’un est manchot mais possède des jambes fonctionnelles, ils poussera une personne en fauteuil qui lui servira de mains. N’est-ce pas un charmant côté du handicap ? Nous ne nous devons rien car nous pouvons nous rendre nos coups de mains (ou de roues)

 

L’esprit d’équipe n’est plus une contrainte mais plutôt un fait d’une logique telle que nous n’avons même pas à y réfléchir. La vie entre nous devient normale : preuve qu’elle est possible. Quoi de plus rassurant ?

 

 

 

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4 commentaires sur “Réunion des éclopés (presque) anonymes #1

  1. Il ets sympa celui là!
    C'est marrant je me faisias un peu le même genre de remarques ce week-end où j'ai fait un stage d'handi escrime avec des handi et des déficients visuelles.
    Moi je trouve ça reposant des fois!!

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