« Patients » – Critique d’un film de tétra par une tétra

 

Je suis allée à une avant-première de « Patients », le film tiré du livre autobiographique de Grand Corp Malade. Beaucoup de mes amis m’avaient fait passer la bande annonce lorsqu’elle est sortie. Et pour cause, son histoire est tellement proche de la mienne. Même diagnostic (tétraplégie incomplète), même vie d’hôpital puis de rééducation, mêmes étapes, mêmes cicatrices sur le cou… J’avais énormément d’appréhension à y aller. J’avais peur. Un peu. Le livre je l’ai lu, les choses je les ai vécues, oui, mais je n’avais jamais été transposée au rôle de spectateur. Difficile de regarder sa propre vie d’un point de vue extérieur. Et j’ai beau avoir conscience de tout ce par quoi je suis passée, je n’avais, d’un certain côté, aucune envie d’y revenir. Mais la curiosité, la familiarité, cette preuve sur grand écran que je ne suis pas la seule avec ce genre de récit, m’ont finalement décidée.

 

 

 

 

Le début m’a vraiment fait un drôle d’effet. La façon dont c’est tourné, les visages, les expressions et les premiers mots. Les mêmes. Je me suis retrouvée quatre ans en arrière et j’ai trouvé la transposition extrêmement juste : c’était vraiment comme ça que ça s’est passé. Parce que les premiers mois chez les tétra incomplets, ce sont les mêmes pour tous, avec ces anecdotes qui paraissent anodines alors qu’elles ont fait notre quotidien. Notre humiliation aussi. L’aide soignant qui rentre dans ta chambre le matin et te parle comme si t’avais dix ans en ouvrant les volets alors que toi, c’est à peine si t’es réveillé. Ces instants, honteux mais nécessaires lorsque tu n’as encore rien retrouvé de tes capacités où tu te fais frotter au gant de partout avec la même délicatesse que si t’étais un chien en toilettage. Ces gens qui viennent s’occuper de toi, mettent la chaîne télé qui leur plaît et qui oublient de la rechanger lorsqu’ils partent, te laissant devant le téléshopping ou la petite maison dans la prairie. Ces fois où tu te retrouves bloqué, sans personnes alentour, et sans rien pouvoir faire d’autre qu’attendre que quelqu’un te sorte de ton mauvais pas parce que sans bras, sans jambes, sans abdos, tu ne vaux même pas la tortue échouée sur le dos. T’es juste un amas de chair inerte et rien ne peut dissimuler cette dépendance totale.

 

Puis au fur et à mesure du temps, les muscles reviennent, aléatoirement, et les chemins se séparent. Lui retrouve une jambe, va à la piscine mais est toujours en fauteuil électrique à un stade où, de mon côté, je remaîtrisais vessie et sphincters, j’étais incapable de gérer ma concentration ou ma fatigue mais commençais à me déplacer en manuel. À la même période un autre remarchait peut-être déjà et un autre encore n’avait toujours pas quitté son lit, qui sait ?

 

Alors les similitudes se sont faites moins troublantes, je me détachais peu à peu du personnage principal tout en continuant à avoir l’étrange sensation de feuilleter un vieil album photos. Les personnes rencontrées, leurs histoires, leurs personnalités, les espoirs auxquels on s’accroche, les vannes entre patients, les couloirs interminables, les déjeuners de cantine, les copains « bande d’éclopés », les défis qu’on se lance, les projets qui aboutiront et ceux qui ne le pourront jamais, les mauvaises nouvelles, les réalités, les petits bonheurs…

 

 

Patients film

 

 

Il est vrai qu’il y a une ou deux choses qui m’ont gênées malgré tout : les biscottes au p’tit déj’ pour quelqu’un qui vient d’avoir une trachéotomie (et qui mange allongé !), le fait de voir ou croire qu’il n’y a qu’un(e) aide-soignant(e) qui s’occupe de tel patient à tel instant de la journée quand on en voit en réalité dix différent(e)s dans la semaine, la chanson qui raconte qu’on doit assumer ce pourquoi tout ça nous arrive alors qu’en ce qui me concerne je n’ai rien à assumer, la fin du film qui m’a semblé un peu rapide ou raccourcie du moins. Sans compter qu’une question continue de me tarauder (oui tout à fait, elle me « taraude ») : pourquoi les têtes d’affiches ne sont que des valides et qu’ils n’ont pas pris des handi pour « jouer » des handi ?

 

Mon père, avec qui j’y suis allé, a trouvé le scénario « trop facile », il s’attendait à…plus. Mais c’est parce que lui aussi l’a vécu, à travers moi. Or on ne pourra jamais tout transmettre, tout montrer, c’est tellement vaste ! Alors il faut faire des choix et comme pour tout choix, il y n’y aura jamais d’unanimité.

 

Quand le générique de fin a défilé, non seulement j’ai ravalé mes larmes, mais en plus me suis-je surprise à ressentir de la fierté. Parce que ouais, on a beau ne pas être arrivés là où on le voulait au début, au moins on s’est battus, on a remonté la pente et on a réappris à la passer au voisin cette salière, on a réappris à appuyer sur cette foutue télécommande, on a réappris à aller pisser tout seul et on l’a reconquise, cette dignité perdue.

 

On n’a pas tout gagné. Mais on a gagné.

 

 

 

 

Si vous aimez, n'hésitez pas : partagez !
Share on FacebookTweet about this on TwitterShare on Google+Email this to someonePrint this page

20 commentaires sur “« Patients » – Critique d’un film de tétra par une tétra

  1. Alors oui je l’ai vu. Oui je l’ai trouvé un peu « gentil ». Lisse. Mais tant mieux finalement. il sera ainsi accessible à plus de monde. Il est très bien fait car il ne s’apesantit pas sur les souci de la vie en fauteuil. Il montre; et il passe à la suite. C’est bien. Les acteurs sont supers. Cependant, effectivement ils auraient pu en profiter pour faire jouer de vrais handis.
    Allez le voir en toute confiance: pas besoin de mouchoirs. Le film passe vite. un peu plus long n’aurait pas dérangé.
    C’est un bon début. A quand le prochain ? Daphnée tu es prête ?…..

        1. Oulà tu vas me mettre la pression :p Ce n’est pas un grand film, mais il aborde ce qui n’a jamais été abordé et en ça, il vaut forcément le coup d’être vu.

  2. La vraie vérité ne sera jamais partagée, la douleur, la peur, l’abandon des projets… J’ai été dans un centre, j’ai souffert, je n’ai jamais vu de psychologue, j’ai ressentie de l’injustice de l’abandon de la peur. La douleur souvent mal comprise, l’épreuve de la table declive. J’avais 21 ans j en ai 60. La lecture m’a sauvé. Merci aux bibliothécaires. Je n’irai pas voir ce film.

    1. Je comprends que ça puisse être dur de voir un long-métrage dont le sujet porte sur quelque chose de très mal vécu. L’abandon de projet, l’humiliation, la difficulté de se remettre ne serait-ce qu’assis sont des choses abordées dans le film, mais ce ne sera jamais qu’une idée pour ceux qui ne l’ont pas vécu. Cependant c’est au moins ça.

  3. Pour les acteurs valides, evidemment je me suis fait la remarque et je me suis intérrogé comme je l’ai fait pour les 3/4des films dont j’ai ecris une critique. J’ai vu une interview ou grand corps malade explique que c’est du au casting ou les personnes handi etaient rares et ne correspondaient pas. Par contre les figurants sont les personnes du centre de reeduc donc reellement Handi. Alors meme si je trouve ça toujours dommage il ne faut à mon sens pas tomber dans l’inverse et prendre une personne juste parce qu’elle est handi mêmes si elle ne correspond pas du tout au role.
    Pr contre c’est certain qu’il reste des efforts à faire dans ce domaine.
    Je vais voir le film donc pas d’avis pour l’instant et puis en p’us mon histoire est differente c’est certain que je ne le vivrais pas comme toi.

    1. Oui je comprends. C’est dommage. Je suppose que ce n’est pas facile non plus pour des personnes en situation de handicap de « s’afficher » en tant que telles. Moi ça ne m’aurait pas dérangé, j’aurais trouvé l’exercice intéressant ^^

      1. Oui mais es-tu comédienne? Peut-être que oui hein je n’en sais rien du tout ^^ je ne sais pas Si ça aurait convenu à des acteurs handis de jouer ce rôle après c’est un casting donc en soit tu peux convenir ou non et heureusement le handicap n’est qu’une de tes caractéristiques.
        Le handicap ne peut pas être « la seule capacité  » d’un acteur.
        Je trouve que ce serait réduire les personnes à cet handicap dont on se bat pour que ne soit pas la seule chose avec laquelle les gens nous définissent. Des romans je t’écris, pardon mais tu me fais réfléchir!!

        1. Ahah non, j’étais partie pour et puis…écoles trop chères… Non non c’est bien, tu me fais réfléchir aussi du coup ^^ Mais dans certains handicap, c’est tellement complexe que tu peux être sûr que, joué par un valide, il va y avoir des erreurs. Et peut-être qu’il ne peut pas y avoir la même sensibilité non plus : aucune personne ne vivant pas le handicap ne peut réellement comprendre ce que c’est alors le jouer ? Ne va-t-il pas toujours manquer un petit quelque chose ?

  4. hé mais je t’avais écris une réponse, elle a disparu, ra grrr!

    J’ai vu le film, critique en cours d’écriture.
    Bizarrement il a été très dur à vivre pour moi et pourtant je n’ai jamais était tréta ni en centre de rééduc pendant un an ou plus.
    Je crois que très bêtement, j’ai l’impression qu’en centre de rééduc suite à un accident, tu travaille, tu progresses puis tu arrête de progresser.
    Moi je peux m’entrainer nuit et jour je ne progresserais pas et surtout je continuerais à me dégrader. Tétra je ne l’ai jamais été mais je m’en approche à chaque poussée et peut être que c’est pour ça que j’avais une boule dans le ventre tout le long du film! Enfin ou pas!!

    1. Je l’ai retrouvée !! 😀
      Oui j’imagine bien… Et pour une fois, je ne sais pas quoi te répondre… Je ne comprendrai jamais ce que tu vis dans toute sa profondeur mais je comprends ce que tu expliques, merci, ça donne un autre point de vue au film auquel je n’avais pas pensé.

      1. Comme moi je ne pourrais jamais appréhender le fait d’avoir un accident qui transforme ton corps et ta vie. On est proche et on a des points communs il n’empêche que je pense qu’il y a beaucoup de différences. Mmh ça ce serait un bon thème d’article! Ahh faut que je m’y mettes à un projet avec toi depuis le temps que j’en parle et que j’y penses!!

  5. Perso je n’y est pas été. J’ai adoré le livre. Mais la bande annonce contenait des lourdeurs et un humour masculin dans ce qu’il a de moins fin. De plus je n’aime pas non plus que le handicap soit joué par des acteurs. Pour finir la vision sur le handicap que peut porter un mec qui marche aujourd’hui ne peut pas être celle d’une fille qui ne marchera plus jamais. Vu les critiques, je ne regrette pas mon choix!

    1. (en effet il y avait un soucis technique sur ton commentaire 😉 ) C’est vrai que sa vision, ne sera jamais la mienne, mais c’en est au moins une. Quant à l’humour lourd, je l’ai tellement vécu comme ça dans le deuxième centre de rééduc que du coup ça ne me choque pas et trouve ça même bien retranscrit ahah :p Mais je comprends ton point de vue, on a toujours peur que ça ne montre pas « ce qu’il faut comme il faut » aux gens, mais bon, il faut bien commencer par quelque part…

  6. En fait, pour éviter que le handicap ne m’emprisonne encore plus que ce qu’il ne le fait déjà, je m’attache à conserver des intérêts, une sensibilité et des connaissances dans des domaines qui touchent chacun d’entre nous, valides comme handicapés: écologie, amour, transmission, CNV, nouveaux modes de travail et de gouvernance etc… Tiens à propos d’amour et de transmission, j’ai vu un film magnifique et délicat ce we: « Ce qui nous lie  » de Klapish. Où comment des frères et soeurs combattent ensemble en s’épaulant malgré des buts à la base très différents et sont amenés à prendre des décisions lourdes dans la joie et le respect malgré un contexte difficile. Un moment d’adieu père – fils qui m’a chamboulée.Très beau! Tu l’as vu?

Vos réactions...