Perfect World de Rie Aruga

Manga et handicap : « Perfect World » de Rie Aruga

 

J’ai toujours lu. Tout. Beaucoup. Surtout quand j’étais gamine. On se donne plus facilement le temps de faire ce qu’on veut plutôt que ce qu’on doit. Alors du paquet de céréales au pavé de huit cents pages, en passant par les albums documentaires, les nouvelles, les romans de plage, les classiques en vieux français ou encore les bandes dessinées du monde entier, rien n’y coupait, ou presque.
Il y a quelques mois, une amie m’a offert un manga. Deux en fait. Mais celui qui va nous intéresser, et je ne vous explique pas pourquoi, c’est celui-là :

 

 

"Perfect World" de Rie Aruga
« Perfect World », un manga de Rie Aruga – Photo 1parenthèse2vies, ne pas reproduire

 

 

Pour être tout à fait honnête, j’étais très sceptique et j’ai mis beaucoup de temps à l’ouvrir. D’ailleurs, quand je l’ai fait, dès la première page j’ai failli refermer pour le ranger dans un coin et l’oublier.

 

 

Extrait du manga
Extrait de Perfect World, Rie Aruga – Photo 1parenthèse2vies, ne pas reproduire

 

 

Non mais c’est quoi cette phrase d’ouverture ? Bon, c’est vrai, j’ai un réel problème avec le terme « un(e) handicapé(e) » : est-ce vraiment ça qui nous défini ? Je ne le réécrirai jamais assez, j’ai un handicap, verbe avoir, je ne suis pas ce handicap.
Bon maintenant personne n’est dupe, on a beau dire « les sentiments ça ne se choisit pas », tout le monde se posera quand même la question. De la même façon qu’on se demandera si on est capable de vivre une histoire d’amour avec quelqu’un qui a déjà un enfant, ou quelqu’un que nos proches n’approuvent pas, ou quelqu’un qui fait un métier qui nous rebute, qui n’a pas le même rythme de vie, la même éducation, le physique idéal, bref, quelqu’un… d’autre en fait.

 

Allons, laissons une chance à ce manga tout de même, je continue. Il se trouve que l’héroïne (valide) retombe par hasard dans le cadre de son travail, sur le garçon dont elle était amoureuse au lycée et découvre que depuis la dernière fois qu’ils s’étaient croisés, il y a désormais un fauteuil en plus. Et sa première réaction est le choc, la pitié, alors que le gars en question a l’air très bien dans sa peau malgré son handicap. Et ça m’a touchée car c’est exactement l’une des peurs que j’ai et contre laquelle je ne peux rien : j’ai beau être heureuse, être active, faire un million de choses, être ultra entourée et m’éclater, ça ne changera rien au fait que le fauteuil est la preuve visible qu’il y a eu un malheur dans ma vie que personne n’envie. Si je rencontre aujourd’hui une personne que j’ai connue il y a dix ou quinze ans, il verra, et même si je suis entrain de rire à ce moment là, lui ressentira la même chose que la nana du bouquin. (Je développais davantage ce thème dans cet article LÀ)

 

Finalement, en poursuivant ma lecture, j’ai fini par apprécier et l’histoire, et la façon dont elle était menée, même si certaines choses ont continué à me déranger. En tant qu’handi, j’ai réussi à m’identifier à celui du manga : le fait de vouloir mener des projets dans son boulot, d’avoir besoin de prouver qu’il est capable autant que ses collègues, de tout faire pour ne pas être un poids pour ses proches, de refuser d’être dépendant… En clair, vivre sa vie paisiblement comme il l’entend à savoir comme lui, elle, vous ou moi (plus ou moins).

 

 

Sanzoku no Musume Ronja
Sanzoku no Musume Ronja par Miyasaki, des studios Ghibli.

 

 

La force de ce livre vient à mon avis du fait que l’auteur n’a pas hésité à aborder des sujets importants comme l’accessibilité, les adaptations du quotidien, l’handisport, la rééducation… Ou des sujets plus délicats concernant « la face cachée du handicap » comme les escarres, les troubles urinaires, les questions psychologiques, les douleurs fantômes… Le tout bien intégré dans le scénario, de façon naturelle.

 

En revanche il y a de vraies maladresses rédactionnelles : est-ce ainsi même en version originale ou est-ce un problème de traduction je ne sais pas, mais à plusieurs reprise sont expliquées certains détails comme étant des généralités alors que ça ne devrait, à mon sens, par être le cas. Cela donne une image des handis qui n’est pas entièrement juste, qui peut être même gênante pour ceux qui ne sont pas concernés. Je m’explique : quand un valide lit « les gens touchés à la moelle épinière sont insensibilisés », il va se dire que ça concerne tous les rouleteux. Il va se dire que je ne sens pas mes jambes, ni le chaud, ni le froid, ni le mal, ni le doux. Or c’est faux. En ce qui me concerne j’ai toutes mes sensations (à quelques détails infimes près bien sûr). Et ça donne un coup à mon égo lorsque les personnes en face de moi s’imaginent le contraire. Normal. Alors « Beaucoup de gens touchés à la moelle épinière sont insensibilisés », ça aurait peut-être été mieux. Tout est dans la nuance mais je le disais dans l’article précédent : les nuances sont importantes.

 

 

Les enfants loup, Mamoru Hosoda
Les enfants loup, par Mamoru Hosoda des studios Chizu

 

 

Au-delà de ça, les personnages sont intéressants car ils ont des réflexions qui correspondent vraiment à la réalité et à leur place dans l’histoire.

 

À mi-parcours de ce manga, nos deux principaux rencontrent un jeune qui est en fauteuil depuis peu de temps et ce dernier a des réflexions que nous avons sûrement tous eues au début : « Comment je vais pouvoir vivre… condamné à être assis tout le temps ? […] Je sais bien que ça sert à rien de chialer, qu’il faut aller de l’avant, se battre et accepter mais… j’y arrive pas. » Et c’est une réalité qu’il est important aussi de montrer, tout comme la réponse que notre handi principal lui donne, qu’il faille accepter sans pour autant renoncer.

 

Quant à la jeune femme, elle se pose des questions d’une belle pertinence « Combien de fois a-t-il dû renoncer ? Combien de déceptions a-t-il endurées ? » et s’en donne des que je me suis moi-même posées concernant le regard des inconnus sur la personne en situation de handicap « Je devais me comporter comme ça moi aussi avant ». Il y a même des questions discutables, une en particulier qui m’a fait faire un monologue tout seule dans mon bureau à un personnage fictif. Quand elle se demande « Serais-je capable de m’occuper de lui », j’ai juste eu envie de rentrer dans le bouquin pour lui faire des remontrances : à quel moment t’a-t-on demandé de t’occuper de lui ? Il a bien survécu avant qu’il ne te revoit non ? Alors. Arrêtez de penser, vous les valides, qu’il faille « s’occuper de nous ». Pour certains (pas tous), nous nous débrouillons même très bien tout seuls. Se mettre en couple avec un handi ne veut pas dire que vous allez devoir porter tout le malheur du monde sur vos épaules : gardez le vôtre, on s’occupe du nôtre, et ensemble ça se passera très bien. Si nous avons besoin d’aide nous demanderons un coup de main comme n’importe quel service. Comme la femme avec sa poussette qui ne peut pas ouvrir la porte, comme la mamie du palier d’en face dont le chat s’est coincé dans les rambardes de l’escalier, comme la voisine qui reçoit des invités et qui est en rade de pain, comme le cousin qui n’a pas de voiture et qui a besoin qu’on vienne le chercher à la gare, comme…

 

M’enfin… Dans l’ensemble je dirais que ce manga reste quand même bon à lire, d’autant qu’au fur et à mesure que j’ai avancé dans de ce premier tome, je me suis prise dans le scénario et j’ai fini par avoir envie de savoir comment est-ce que la situation allait évoluer entre eux deux. La romance toute mignonne a pris le pas et ce qui est amusant c’est que… l’héroïne aussi… s’est faite happée par l’histoire… (n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour mieux la voir.)

 

 

Extrait 2
Extrait de Perfect World, Rie Aruga – Photo 1parenthèse2vies, ne pas reproduire

 

 

Ah ben oui, parce que nous sommes bien plus qu’un amas de chair et d’os sur une chaise qui roule. Je vous rappelle.

 

 

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