Caoimhin O'Brien par Pablo Saez

Suicide et handicap, parlons de ce que l’on cache.

 

Aujourd’hui je vais écrire sur un sujet difficile. Peu joyeux. Car enfin pour être optimiste il faut avoir conscience que la vie est précieuse. Et comment sait-on qu’une chose est précieuse ? On le sait parce qu’elle peut être perdue, parce qu’elle est fragile, parce qu’elle n’est pas facile ni évidente. Elle est précieuse car elle se construit, avec ce qu’elle a de pire comme ce qu’elle a de meilleur, pour en faire ce qui nous fera continuer à nous lever le matin. Seulement voilà, l’équilibre parfois ne se trouve pas, il tire vers le bas et fait oublier le sens de tout ça.

 

C’est ce qui est arrivé à Elwood, un homme de trente-et-un an, qui s’est suicidé le 31 mai 2020 (mort le 1er juin). Un handi à qui le confinement a fait plus de mal que soupçonné.

 

« Suicide ». Assez des « il a mis fin à ses jours », « il s’est donné la mort », « il s’est immolé ». Parlons peu, parlons juste, n’ayons pas peur des mots. Il s’est suicidé. Le moyen est-il important à noter ? Je n’en suis pas sûre, il a fait avec ce qu’il avait et ce qu’il pouvait.

 

« Je veux partir, j’ai mal au cœur… »

 

 

Handicap et suicide - Joaquin Phoenix dans Joker (2019)
Image du film Joker (2019) avec Joaquin Phoénix

 

 

Le handicap, cette situation inégale et injuste

 

On entend souvent parler de résilience par rapport au handicap, je vous ai expliqué déjà les phases psychologiques qui mènent à l’acceptation d’une situation que l’on ne choisit pas. Mais ce qu’il faut garder en vue c’est que tout cela représente un travail sur soi énorme. Croyez-vous que les premiers mois, les premières années même, on se dit « Ok, je suis en fauteuil mais je vais m’éclater quand même ! » ? Non. Pas plus lorsque le handicap est de naissance d’ailleurs. Parce que ça n’est pas ce que la société nous apprend. Ce qu’elle nous met dans la tête, ces préjugés et ces généralités, c’est que le handicap est un drame contre, et avec lequel rien ne peut être fait. Travailler ? Voyager ? Être en couple ? Fonder une famille ? Tout ça paraît tellement impossible.

 

« Si je ne remarche pas, je pourrai bien me jeter par la fenêtre, et sans regrets en plus ! »

 

Cette phrase, la mienne, je la disais volontiers et en y croyant sérieusement alors que j’étais en rééducation. Et puis je me suis battue, j’ai compris peu à peu que je pouvais m’offrir d’autres alternatives. Mon corps m’a laissé cette possibilité, cette chance d’être autonome malgré ce que m’avait prédit le corps médical.

 

Mais chez certains pour qui on parlera de « handicap lourd » comme si c’était un gros mot, le corps n’est pas aussi conciliant. Il limite la liberté et exige de l’aide quotidienne d’une tierce personne. Ça n’est pas simple à accepter, pas toujours non plus à gérer émotionnellement parlant. Affronter cette dépendance pour l’assimiler et vivre en harmonie avec, et bien ça demande du temps, du soutient… et de l’optimisme oui.

 

 

Suicide et handicap - Titanic (Rose par Kate Winslet)
Gif du film Titanic – Rose (Kate Winslet)

 

 

Ajoutons le confinement et ses conséquences

 

Alors quand chaque jour est source d’inconfort, que le corps ne permet pas d’avoir la vie dont on avait rêvé, que le mental n’arrive pas à nous faire aller au-delà, les idées noires s’installent. Imaginez ce qu’elles peuvent donner pendant un confinement qui isole de l’entourage bienveillant et qui limite la présence d’auxiliaires. Que reste-t-il sinon une détresse qui s’étend encore et encore, jusqu’à faire se sentir étouffer ?

 

C’est ce qui est arrivé à Elwood. Avec un handicap de naissance, un fauteuil comme compagnon éternel, il s’est retrouvé encore plus seul qu’il ne l’était déjà par la force des choses. Ses proches, trop loin par rapport à la limite kilométrique imposée, ne pouvaient pas être à ses côtés. Et les heures de solitudes s’accumulant, le handicap revient au premier plan et s’arroge de plus en plus de place. Pas le handicap qui permet de se dépasser, mais celui qui emprisonne insidieusement. Et pour sortir de cette prison, oui, la seule solution qui paraît possible est celle d’abandonner. Le suicide. Malgré les appels aux secours restés incompris.

 

 

Le suicide, sans jugement.

 

Il y a encore quelques années, je considérais le suicide comme un acte lâche. Je ne comprenais pas ce qui pouvait être à ce point irréparable pour qu’on en vienne à se tuer. Mon empathie pour les gens qui mourraient ainsi était moindre, je partais du principe que c’était leur choix. Facile à dire. Je n’avais rien vécu non plus.

 

Jusqu’à ce que.

 

 

Suicide et handicap - Titanic (Rose par Kate Winslet)
Gif du film Titanic – Rose (Kate Winslet)

 

 

Jusqu’à ce que j’y pense, à mon tour, à une ou deux reprises. Pas longtemps certes, mais assez pour savoir comment je m’y prendrais et ce que ça coûterait. Parce que oui, il y a toujours moyen de se battre, de s’en sortir, quelle que soit la situation qui nous enferme dans cette noirceur. Mais c’est fatiguant ce type de combat-là, ça semble sans fin, et il y a juste un moment où… on n’en a plus envie.

 

En ce qui me concerne le temps, ma nature positive et l’amour que me portent mes proches ont très vite eu raison de ces lugubres pensées. Mais j’imagine si j’étais restée à un stade de dépendance comme celui que j’ai pu connaître au début de ma rééducation. Si personne n’avait été là pour m’encourager, pour croire en moi et être présent chaque jour comme ça a été le cas. Mon caractère joyeux aurait-il suffit ? Non. Il se serait terni pour certainement disparaître.

 

Ainsi donc le suicide est d’abord une idée qui comme un poison, coule, dégouline et s’étale jusqu’à en foutre partout et qu’on ne puisse plus s’en défaire. Passer à l’acte est une autre étape. Soit un appel à l’aide, soit l’ultime abandon. Dans un cas comme dans l’autre je refuse de parler désormais de lâcheté. Non pas que ce soit courageux, mais plutôt parce qu’à la place se trouve le mot « désespoir ». Arriver à un point où la perte de repères est telles que l’on considère ne plus en avoir un seul, là est la tragédie.

 

 

Handicap et suicide - Joaquin Phoenix dans Joker (2019) Gif
Gif du film Joker (2019) avec Joaquin Phoénix

 

 

La compassion plutôt que la pitié ou la condamnation.

 

Je n’exposerai pas le débat qui dans ma tête fait rage en ce qui concerne les personnes qui, par leur suicide, laissent derrière eux un ou plusieurs enfants. Parce que quoi qu’il en soit, il faudrait avoir de la compassion pour ceux qui souffrent au point de vouloir tout arrêter. Pour ceux qui se trouvent tant inutiles qu’ils considèrent leur disparition comme meilleure pour eux, mais aussi pour les autres. C’est difficile.

 

Je refuse de dire à quelqu’un qui se noie « Bah ! T’as qu’à respirer ! » tout en le regardant se débattre. Avons-nous le droit de condamner un acte dont nous ne ressentons pas les causes ? Vaut-il mieux subir sa vie en prenant le risque d’en impacter ses proches à long terme ? Ou céder à l’appel de la délivrance ?

 

Car lorsque le rideau se baisse le public disparaît, les lumières s’éteignent, les compagnons de théâtre se retirent et le décor n’a plus de sens. Il n’y a plus que sa conscience à faire taire pour que la fin soit. Et quand on a mal à chaque seconde qui passe, est-ce que cela ne paraît pas être à la fois simple et doux ?

 

« Je veux partir, j’ai mal au cœur… »

 

 

Et si nous arrêtions d’oublier ce(ux) qui nous dérange(nt) comme si nous n’étions pas concernés ?

 

 

 

 

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4 commentaires sur “Suicide et handicap, parlons de ce que l’on cache.

  1. Ton article est vraiment bien écrit.
    Mais au delà ça j’adore ce que tu dis.
    Je trouve que tes mots et tes ressentis sont justes.
    Je suis heureuse que tu les publiesc’est un peu comme si tu reconnaissais leurs humanité aux personnes qui se suicident, comme si tu disais que oui ils sont humains qu’ils sont pas différents de tout un chacun et que rien n’est jamais juste tout blanc ou tout noir

    1. Mais parce que c’est le cas ! Qui est à l’abri de subir un drame tel, qu’il fait voir le fait de vivre comme inutile ?
      Je suis contente que tu le trouves bien, ça n’est pas un sujet facile et dans ces cas-là, tu es bien placée pour le savoir, on a toujours peur d’être maladroit…
      Pas de blanc, pas de noir, que des nuances : ainsi est le monde 🙂

  2. Très beau. Très juste.
    Aucun jugement, seulement de l’empathie et de la bienveillance car chacun est un avec ce qu’il est et ce qu’il a.

  3. quand on n’a pas approché de loin ou pire de trop près ce genre de situation, pour soi ou pour un autre, pire pour un proche cela est difficile d’en parler.
    Et même si, cela est difficile aussi. Dans ces cas là il faut écouter son cœur et faire ce qu’il nous dicte. Pas simple.
    La Vie est belle malgré (ou à cause?) de ses difficultés.

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